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À deux reprises dans Comrades, immense fresque sur l’éveil de travailleurs de la terre à une conscience de classe, des paysans sont reçus par le riche propriétaire qui les exploite. Celui-ci jamais n’affiche de dégoût ou de mépris, au contraire, c’est presque à bras ouverts qu’il les accueille. S’il fait semblant de les écouter, c’est pour les assurer d’une certaine empathie et, mieux, leur montrer qu’il est un « homme juste », raisonnable. Dans la première entrevue du film, il leur promet même une augmentation d’un schilling par semaine. Promesse qu’il ne tiendra pas.

Ces situations dans le film résonnent avec ce que nous connaissons à notre époque. Les possédants, les dominants qui peuvent être des chefs de grandes entreprises ou bien des hommes politiques connaissent bien leur histoire du capitalisme conquérant, et nul ne peut aujourd’hui, du moins dans les sociétés occidentales, imposer ce rapport de force, cette forme de dépossession qui permet à un petit nombre de tout accumuler, en asservissant et en réduisant en esclavage la masse de travailleurs à qui, selon leur vision du monde, ils « offrent » du travail.

Alors le discours est toujours lissé, un langage particulièrement sirupeux à l’oreille, mélange de langue de bois et de novlangue (voir comment l’on réduit les concepts à une série d’anglicismes censés aligner tout le monde sur une « vision »), pour un « dialogue social apaisé ».

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Comme dans le film, y croire, c’est le début du renoncement. On pousse même le vice à parler maintenant du bonheur en entreprise, avec un management compréhensif et horizontal, des salles de jeux dans certaines pour que l’employé soit content de sa hiérarchie etc…

Tout cela est le nouvel emballage de l’aliénation au travail, du moins à un certain type de travail qui vient nourrir les pires des parasites : les grosses entreprises ou multinationales qui sont les riches propriétaires d’hier. Parce que, pendant que le vernis formate notre vision du monde du travail jusqu’à ce que l’on se dise que, quand même, on est bien là; la réalité est que ce genre d’illusions nous fait oublier tous les saccages sociaux et environnementaux auxquels se livrent ces « progressistes ». Et bien souvent leurs employés, s’ils peuvent se prévaloir d’un joli cadre de travail, sont précarisés dans leur vie privée puisque les salaires sont au minimum et le temps partiel devient la règle.

Mais, on le voit, dans cette société de constantes distractions et d’éternelles complications personnelles, le corps social précarisé s’est dissous et le travailleur, dans l’espace urbain mais aussi rural, n’est plus qu’un individu qui pense à tout sauf à sa condition sociale.

Dans Comrades on voit alors un pasteur se charger de créer la Société Amicale des Ouvriers Agricoles (Friendly Society of Agricultural Labourers), un syndicat, pour fédérer, donc, des « camarades » et aller défendre ses intérêts.

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On voit bien, comme décrit plus haut, que les entrevues avec les propriétaires ne sont que des pantomimes et qu’il n’en ressort rien.

C’est toujours le cas. Les employés d’aujourd’hui n’obtiennent rien par la simple discussion. Les directeurs parlent, balancent leurs éléments de langage à base de « flexibilité, compétitivité, coût du travail » pour que tout le monde comprenne bien que dehors, c’est le chômage, et que si l’on veut rester faire manger sa famille ou payer son loyer en début de mois, il ne faudrait quand même pas rogner les bénéfices (souvent immenses et répartis entre les actionnaires) avec une augmentation des salaires. Ici c’est le point de vue de l’entreprise privée, mais le secteur public fonctionne peu ou prou avec la même idéologie, impulsée par des politiques libérales d’austérité qui justifient la ponction sur les dépenses publiques.

Bref, on voit bien que le réalisateur Bill Douglas, quand il choisit ce moment particulier de l’histoire anglaise (nous sommes aux alentours de 1834), établit un parallèle évident avec son époque contemporaine (le film sort en 1986, en pleine période Thatcher dont la politique ultra-libérale creusa les inégalités et rongea les services publics). Mais si le monologue final appelle à l’espoir pour les générations futures de voir s’élever une véritable opposition d’un peuple qui aurait pris conscience de soi en tant qu’entité politique, force est de constater que nous n’y sommes pas. C’est que les sollicitations constantes du consumérisme qui dévoile sans cesse ses sirènes sur des panneaux ou des écrans publicitaires bercent les citoyens d’illusions qui les isolent dans une bulle docile.

Et les plus cyniques des grandes marques se servent maintenant des grands problèmes de notre temps pour vendre d’elles-mêmes une image respectable, progressiste. Ainsi l’on n’achète plus tout à fait qu’un produit, mais aussi un état d’esprit, une vision du monde qui termine de rendre ces marques dignes d’admiration. Rien de tel pour éloigner toute remise en question de leurs méthodes d’accumulation et de production dans les pays où ils délocalisent. C’est ainsi qu’est né le « capitalisme vert », qui n’a de vert évidemment que l’emballage cosmétique de leurs campagnes marketing.

Mais, comme dans Comrades, étant né et baignant à longueur de temps dans cette « hiérarchie du monde », comment en penser le retournement ?

Justement en s’appuyant sur l’histoire et les conquêtes populaires, ainsi que nous le raconte le film de Bill Douglas, car l’expérience accumulée dans le tissu de la mémoire collective indique les possibles marches à suivre. Ensuite, en se rappelant que l’indignation, l’insurrection et la désobéissance ne sont pas des états à proscrire mais plutôt des manières d’ouvrir les yeux sur les logiques de dépossession du plus grand nombre encore en cours dans nos sociétés.

Enfin et par dessus tout, l’union est la force. Le fait qu’ils soient si peu nombreux à tout posséder donne un avantage au grand nombre d’exploités, si ceux-là se donnent la peine d’en prendre conscience.

C’est l’enseignement à tirer de l’histoire de ces petits paysans du Dorset, dont l’action syndicale est très vite criminalisée (comme elle peut encore l’être aujourd’hui, en France par exemple…).

Pour finir, et c’est l’enchantement au coeur du film, l’évolution des techniques d’illustration et de mise en image ont permis et permettent de raconter toutes ces histoires, car il est toujours important d’inspirer ceux qui ne s’imaginent qu’un horizon bouché.

Et, une fois que l’étincelle de l’émancipation est allumée, elle risque bien d’enflammer des corps entiers.

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