Ciné-Journal #10 : Antonioni et Nicholson dans le désert, Rissient erre à Manille et l’Enfer de Lars Von Trier.

Mots-clés

, , , , , , , , ,

Dans la collection des Ultra Collector de Carlotta, le dernier sorti offre un bel écrin au film d’Antonioni, Profession : Reporter.

professionreporter.jpg

D’Antonioni je n’ai malheureusement pas vu grand chose, Blow Up mis à part, et encore par extraits en cours de cinéma.

Je me prends en tout cas de fascination pour Profession : Reporter, dans lequel Jack Nicholson incarne un journaliste, parti en Afrique pour tourner un reportage sur des guerriers rebelles, qui va perdre toute volonté et diluer son identité dans le désert.

Rentrant hagard dans son petit hôtel d’un petit village perdu, il va découvrir mort son voisin rencontré quelques jours plus tôt, qui se disait globe trotter et qui lui ressemble étrangement, comme un signal du destin.

Il va donc en profiter pour falsifier son passeport et endosser son identité, avant de s’apercevoir qu’il est en fait devenu marchand d’armes et qu’un certain nombre de gens est à ses trousses.

profession-reporter-desert

Raconté comme ça, on pense à un film d’action et de suspense, du style La Mort Aux Trousses. Mais le film déjoue systématiquement les attentes du spectateur habitué à un certain cinéma en empêchant justement les éléments du suspense de tendre le récit et de le faire exploser en séquences d’action.

Au contraire, il s’agit de rester dans l’intériorité d’un homme en pleine fuite en avant, fuite de lui-même et de sa vie passée.

La perte des repères dans le désert correspond à la perte de ses propres repères, balises bien ordonnées de son identité.

professioneau

C’est que, reporter, il n’était condamné qu’à l’observation des choses, toujours en dehors des lieux et des situations.

En fuyant, il rencontre une jeune femme, et cela devient presque une escapade amoureuse façon Pierrot Le Fou de Godard.

professionreporter2

Le travail sur le cadre et le découpage est remarquable, par exemple cette séquence dans laquelle, seul dans sa chambre, le personnage se remémore sa rencontre avec le marchand d’armes. En un seul plan, la caméra passe de Nicholson, perdu dans ses pensées ravivées par un enregistrement audio, à la fenêtre de la chambre dans laquelle s’encadrent, à l’extérieur, un Nicholson d’un passé proche et son nouvel ami. Quand on lit les anecdotes de tournage dans le livre qui accompagne cette édition, il fallait, une fois la caméra détachée de lui, vite sécher la sueur de l’acteur, lui faire enfiler une autre chemise puis qu’il se dépêche de sortir à temps pour apparaitre dans le nouveau champ de la caméra.

La notion même de flashback s’en trouve bouleversée. On abolit les frontières spatio-temporelles, peut-être pour représenter plus encore l’espace mental du personnage.

Et ce fameux avant-dernier plan, l’un des plus célèbres plan-séquence de l’histoire du cinéma, qui part de l’intérieur d’une chambre d’hôtel espagnole, le personnage en bord cadre gauche allongé sur le lit, un mouvement au départ imperceptible en travelling avant vers la fenêtre barrée d’une grille à l’extérieur de laquelle des gens ordinaires s’activent. La caméra traverse la grille, fait un tour sur la place pour revenir sur l’hôtel et suivre latéralement les personnages qui se précipitent dans la chambre de Nicholson.

Des audaces formelles, donc, au service non pas bêtement du seul récit, mais surtout d’un certain état intérieur qu’il s’agit de faire ressentir au spectateur.

profession-reporter

En plus des éditions Ultra Collector, Carlotta a lancé une collection Prestige, des films vendus dans des boites qui contiennent photos, dossiers de presse, lettres ou encore fac-similés de revues de cinéma.

Je n’ai pas acheté le premier, consacré au documentaire De Palma de Noah Baumbach et Jake Paltrow, mais le deuxième, Cinq et La Peau, m’a bien plus attiré, alors que je ne connaissais l’existence ni de ce film ni de son auteur, Pierre Rissient.

cinq_et_la_peau_affiche_originale

En lisant puis en découvrant les reportages réunis dans les suppléments de ce BluRay, je découvre une figure du cinéma d’autant plus remarquable et passionnante que sa carrière reste un peu mystérieuse.

Cinéphile averti, découvreur de cinéastes et passeur, il amena ainsi en France les films de Raoul Walsh, Joseph Losey, King Hu et bien d’autres.

Il avait des contacts partout, connaissait les plus grands cinéastes, intervenait sur les montages des films, il était la seule personne qui pouvait arpenter le Festival de Cannes sans accréditation, festival où il amena, entre autres, Sidney Pollack avec Jeremiah Johnson et Quentin Tarantino avec Reservoir Dogs, ou encore Jane Campion avec ses courts-métrage puis La Leçon de Piano. C’est dire s’il contribua largement à les faire connaitre. Clint Eastwood, qui le connaissait bien et depuis longtemps, disait de lui qu’il était la seule personne à qui il montrait les premiers montages de ses films.

Grand ami de Bertrand Tavernier, à eux deux ils pesaient parfois de tout leur poids sur la critique parisienne, jusqu’à les terroriser, pour défendre un film qui risquait de ne pas être apprécié à sa juste valeur.

Il s’est malheureusement éteint cette année, juste avant le Festival de Cannes où était présenté la restauration de son second et dernier long-métrage, Cinq et La Peau.

« Cinq et la peau » est le nom d’un vin chinois, cinq parfums et l’écorce, que le personnage Yvan, en double de Rissient interprété par Feodor Atkine, s’approprie et transforme en « Cinq sens et la peau ».

C’est une errance à Manille, « Manilla, cette manie que j’ai d’errer là », une déambulation d’un personnage en quête de son identité, de son « intégrité ».

11621-cinq-et-la-peau

Cinq et La Peau ne ressemble à rien de connu dans le cinéma, il faut plutôt chercher du côté de la littérature. C’est à la croisée de la poésie, du journal intime et du carnet de voyages. Succession de lieux, de femmes et d’états d’âme pour un personnage qui ne se fixe pas.

cinq15ph_0

D’un film ouvert à l’errance il y a la place pour la digression, ainsi Rissient insère dans le montage un hommage à Raoul Walsh, « cinéaste des forces telluriques », mort après le tournage. Comme tout le film est dialogué en voix off, il peut penser à part la scène, puisque Yvan est Rissient et que Rissient est Yvan. Le film rencontre alors Lino Brocka; cinéaste philippin et homme de théâtre, qui prête ses équipes à Rissient; et raconte Fritz Lang qui fut proche de l’auteur.

C’est un film qui ouvre sur des cultures, sur des réalités – loin de naviguer en autarcie, la misère sociale de Manille y est aussi évoquée – et sur des pensées vagabondes.

Un film esthète, un film d’esthète.

Féodor Atkine

Pour terminer sur le thème des films qui épousent l’intériorité de leur personnage, j’ai pu voir en avant-première, avant sa sortie en octobre, le dernier film de Lars Von Trier, The House That Jack Built, qui fut présenté à Cannes hors compétition et qui y déchaîna les passions.

C’est que le film ne brosse absolument pas le spectateur dans le sens du poil, il le maintient dans l’inconfort jusqu’au malaise et même jusqu’au dégout.

jackhouse

Sans épouser les formes classiques du récit, il s’agit des confidences en voix off d’un tueur en série, Jack, brillamment interprété par Matt Dillon, à un mystérieux personnage qu’incarne Bruno Ganz. Une forme qui rappelle Nymphomaniac, le précédent de Lars Von Trier.

Jack présente son travail en cinq moments de sa vie de tueur en série, comme les grandes étapes de la construction d’une œuvre monumentale. Il parsème son discours de réflexions sur l’art ou l’architecture – il est ingénieur et se construit une maison au bord d’un lac – et semble se faire le double du cinéaste, provoquant Dieu et les hommes, incertain de parvenir un jour au chef d’oeuvre.

matt-dillon-the-house-that-jack-built-lars-von-trier

Il n’est pas question ici d’identification, le personnage étant un monstre indéfendable. Sa fin est la conséquence logique, si l’on peut dire, de toute sa vie, et c’est presque comme si le cinéaste; en élaborant cette immense réflexion allégorique sur son art, ses œuvres, son rapport aux femmes et à l’humanité en général; faisait une sorte de mea culpa, au moins une confession.

Ainsi le film prend des allures d’oeuvre ultime, définitive, la dernière pièce d’un édifice défiant le bon goût et la morale, avant le jugement final, symbolisé par un épilogue qui revisite L’Enfer dans lequel Jack prend la place de Dante et où l’on comprend qu’il s’adresse en fait depuis le début à Virgile.

Une expérience passionnante, qui laisse impatient de voir sur quelle sorte de film Lars Von Trier pourrait ensuite continuer sa carrière.

The-House-That-Jack-Built-Poster-Clip-1024x576

Publicités