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Le dernier film de Park Chan-Wook explore toujours la part de grotesque qui se cache en nous, mais seulement par petites touches à l’intérieur d’un grand film féministe construit comme un thriller. Jeu de dupes à la mécanique précise et à l’humour parfois macabre, amours saphiques sous dominations patriarcales sadiques, c’est léché d’une magnifique photographie que Mademoiselle fait un triomphe à la féminité.

Dans les années 30, dans une Corée colonisée par les japonais, Sookee, une jeune femme voleuse à ses heures, est envoyée sur l’ordre d’un escroc se faisant appeler Le Comte au service d’une riche japonaise vivant recluse dans un manoir sous la coupe de son oncle. Tandis que les deux femmes s’apprivoisent, un piège implacable commence à se refermer.

Tel est pris qui croyait prendre. L’expression résume parfaitement les différentes trajectoires que le film trace à ses personnages. Le spectateur même est convié à se perdre dans ce dédale d’apparences où nul n’est exactement celui qu’il semblait être.

La mécanique du thriller déployée ici n’est pas forcément nouvelle, on peut par exemple penser à Hitchock dans la manière qu’a le film de reconfigurer son récit dans sa seconde partie, ou bien encore Usual Suspect pour cette façon un peu sadique de jouer avec les apparences. Seulement, c’est d’une précision diabolique et la mise en scène se construit autour de cette mécanique : personnages qui se reflètent dans les miroirs, sauts temporels en un même plan, flashbacks qui rejouent une situation d’un autre point de vue…

Ce qui est extraordinaire ici, c’est que cette installation dessine les contours, non pas d’un pur film à suspense, mais plutôt d’une grande histoire d’amour.

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Ce que nous éprouvons, pendant ces 2h25, ce sont tout d’abord les différentes formes de domination dans la société. Dès l’ouverture du film, c’est la domination des japonais sur les coréens dans leur propre pays. Sookee elle-même, lorsqu’elle arrive dans cette grande maison pour y être femme de chambre, ne doit parler que le japonais et doit abandonner son nom coréen. C’est l’impérialisme, l’occupation par la force, se rendre propriétaire du pays des autres, le colonialisme.

La thématique du film en contamine toutes les couches, puisqu’il n’y a que des rapports de domination entre les personnages. Le Comte domine Sookie et les autres femmes à son service, mais il est fils de paysan donc il fut dominé par les nobles jusqu’à se composer un rôle. Hideko domine forcément Sookie puisqu’elle est riche et que cette dernière est à son service. Mais surtout, et c’est là le vrai propos du film, les femmes sont dominées par les hommes. Hideko par son oncle, présence écrasante pour qui elle se livre à des lectures particulières auxquelles assistent d’autres hommes qui ont la même tournure d’esprit; par le Comte plus tard et, dans les deux cas, – cela vaut aussi pour Sookie – c’est la femme sans cesse rabaissée à une place de bel objet, une poupée de porcelaine exhibée dans une vitrine, une génératrice de fantasmes inavouables comme l’illustrent ces différentes lectures qui convoquent l’esprit littéraire du Marquis de Sade.

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Mais il apparait un grain de sable pour venir riper cette mécanique d’extorsion qui semblait si bien huilée : les deux femmes s’attirent mutuellement. Il y a une très belle séquence où l’on voit des mains en gros plan délacer un corset, et on imagine tout de suite la servante en train de libérer sa maitresse mais, non, c’est l’inverse. On annihile alors le principe de hiérarchie sociale entre les deux personnages. Le film procède ainsi par touches : regards, proximité, un doigt dans une bouche pour limer une dent pointue… Le désir transpire de l’écran et Park Chan-Wook fait montre d’une sensualité qu’on ne lui connaissait pas.

Jusqu’au climax, la scène d’amour. C’est peut-être l’une des plus belles scènes de sexe, l’une des plus excitantes vues au cinéma ces dernières années.

Elle commence comme un apprentissage, en fait un jeu de rôle, prenant l’homme comme alibi pour se toucher (savoir quoi lui faire, comment, ses réactions) et en fait s’en libérer et ne plus penser qu’à la femme en face en suivant son désir et parce qu’elles sont amoureuses.

Lumière tamisée, peaux, jambes qui bordent le cadre, la caméra de Park Chan-Wook caresse et suit les mouvements mais sans jamais tomber dans la pornographie. Il va ensuite prendre à bras le corps le destin de ces deux femmes pour en faire une grande œuvre libertaire, réussissant à ne jamais être mièvre et clôturant toutes les trajectoires.

Entre le charme vénéneux d’une romance qui pourrait bien s’embraser et la tension d’un suspense qui joue avec le destin des personnages, Mademoiselle est un film qui sort du cadre de son programme initial. C’est un triomphe fait à la féminité, une charge contre la domination d’une société patriarcale que Park Chan-Wook referme avec l’éclat d’un carillon par une nuit sans vent. Sous la lune.

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