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Une longue route tracée dans le désert. Une ligne droite jusqu’à la prochaine cité, où l’on doit récupérer de l’essence.

Furiosa conduit, emmenant avec elle toute une escorte de War-Boys, comme protection certes, mais probablement aussi pour la surveiller de près.

C’est ainsi que cette petite société post-apocalyptique est organisée, c’est ainsi que les choses vont. Mais voilà que Furiosa sort de la route, et ce geste qui est la métaphore claire d’une transgression au déterminisme de classe – et de genre – imposé par un système patriarcal tyrannique va lancer toute la révolution contenue dans la structure même du film.

Un aller et un retour. Ou bien, littéralement, le mouvement d’un objet autour d’un axe le ramenant périodiquement au même point. (Voir la trilogie Matrix, en particulier les deux derniers dans lesquels il est entendu que les révolutions se succèdent pour que tout recommence presque comme avant.)

L’axe, c’est le désir d’émancipation.

Mad Max Fury Road est tout entier métaphore de notre monde, de nos sociétés organisées. Premièrement, il est question de la place de la femme. Objet de fantasme, regroupées en harem ou bien femme nourricière; qui ici produit le lait que boivent les hommes mais qui peut aussi bien évoquer la place que l’imaginaire publicitaire leur impose en cuisine autant que la grave exploitation animale en cours dans toutes nos sociétés dîtes évoluées, ce qu’évoque cette image des femmes alignées, assises et n’existant que pour se faire traire.

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Au delà c’est même une organisation sociale et politique patriarcale que Miller pointe aussi du doigt, puisque les femmes du tyran sont cloitrées dans ses appartements et aucune ne participe en aucune manière à la chaîne de commandement, elles n’ont donc aucune place dans la vie publique et sont retenues dans la sphère privée.

Il est bien sûr significatif que le Max du titre ne soit pas moteur du récit, ce qui fit bondir nombre de ses fans amateurs de puissance masculine à la testostérone. Ici Max n’agit, du moins pendant une bonne partie du film, que pour sa propre survie. Insensible au sort des femmes qu’il croise sur sa route, il faut qu’il y trouve un intérêt personnel avant de vouloir les embarquer pour un ailleurs évoqué comme un oasis de verdure.

Max représente alors n’importe quel individu, noyé par ses soucis personnels et tentant vaille que vaille de boucler les fins de mois, l’horizon tellement bouché par ce que la société lui a imposé qu’il ne peut envisager qu’un jour son monde puisse enfin changer, à condition qu’il se batte pour ce changement.

Et – comme souvent au cours de l’histoire elles ont entrainé avec elles des hommes qui ont embrassé leurs revendications et désirs d’émancipation – ce sont donc les femmes, emmenées par Furiosa, qui ouvrent les yeux de Max.

Il est intéressant de noter que, au début du film, on le retrouve hanté par son passé, poursuivi par ces mêmes War-Boys pour servir de « poche de sang » à l’un d’eux. On voit bien là aussi que le sort des animaux est régulièrement évoqué par la manière dont on utilise les êtres humains.

Mad Max Fury Road est donc un film politique. Politique, en cela qu’il représente une organisation particulière d’une société, qui est donc une métaphore puissante parce que simplifiée de la nôtre. Mais politique aussi parce qu’il donne les clés d’une émancipation après avoir pointé les problèmes.

Regardons cette horde d’indigents se presser, gamelles tendues, au pied du rocher dans lequel trône Immortan Joe, le suppliant d’ouvrir les vannes pour recueillir un peu d’eau et épancher leur soif.

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C’est l’accaparement des ressources naturelles par les puissants fustigé ici. En France les gouvernements successifs, depuis 2004, cèdent au secteur privé les barrages hydro-électriques.  Même si c’est sur l’électricité que nous allons le payer, le parallèle est évident. Mais la distribution d’eau, aussi, est privatisée.

De même, l’eau porte un nom dans Fury Road. Agua Cola. Breveter le vivant ou les ressources naturelles pour que des entreprises puissent les revendre avec une forte valeur marketing ajoutée. Comme Coca-Cola. Au Mexique, il est bien plus facile et moins cher de trouver du Coca-Cola que de l’eau potable. Il faut deux litres d’eau pour faire un litre de Coca-Cola. Et l’entreprise est une catastrophe environnementale immense, puisqu’une seule des usines Coca-Cola, celle située dans le Chiapas, pompe 100 millions de litres par an. En plus du désastre écologique, c’est autant d’eau dont la population locale ne profite pas.

Le film attaque aussi frontalement notre consumérisme déraisonné, le culte de l’objet et de la marque, avec ce volant que l’on lève au ciel en criant gloire au V8. On le remplacera dans notre monde, au choix, par une paire de chaussures griffée d’une virgule, un smartphone décoré d’une pomme croquée ou encore une voiture aux anneaux entrelacés.

Et le fait que ces War-Boys ont des capacités intellectuelles limitées n’arrange rien au miroir qui nous est tendu, ils sont l’armée de zombies serviles en marche (!) motivée par des récompenses matérielles, façonnée par un culte de la personnalité qui renvoie à la fois aux religions et aux dictateurs et, tant que les jolis objets abondent, il ne leur vient aucune réflexion sur leurs actes ou sur le monde qui est le leur. Mais l’espoir prime là aussi puisque l’un d’entre eux va finir par s’éveiller peu à peu, toujours au contact d’une femme.

La crise environnementale que nous connaissons est là aussi partout présente à l’écran. C’est un interminable désert, et ce fameux oasis qui représente l’enjeu de la première moitié du film se révèle n’être plus qu’un immense marécage empoisonné, peuplé de corbeaux et de créatures sur échasses.

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La solution politique de Mad Max Fury Road est d’une simplicité enfantine, mais nécéssaire autant que difficile à appliquer, tant tout le système a eu du temps pour se verrouiller. C’est la redistribution finale, de l’eau et du pouvoir. Des richesses donc.

À l’heure où une part toujours plus restreinte de milliardaires (8) possède autant que la moitié de l’humanité, il est urgent de s’interroger sur la répartition des richesses produites par des travailleurs de plus en plus paupérisés par les politiques libérales successives. Si évidemment dans Fury Road les moyens mis en oeuvre sont ceux d’un film d’action (poursuites, explosions, morts en série avant la destitution puis le partage) et n’ont donc aucune commune mesure avec nos moyens (politiques fiscales, gestion publique des ressources, nationalisation de la production…), il est quand même tout à fait remarquable de voir qu’un film d’action de cette ampleur, labellisé blockbuster, puisse porter un tel message politique radical, jusque dans ses enjeux. En d’autres temps, George Miller, ne serait-ce qu’à l’étape du scénario, aurait eu droit à une mention sur une certaine liste noire.

Il aura fallu toute son obstination pour enfin mener à bien ce film qu’il murit depuis 20 ans, sans interventionnisme des studios. Preuve que l’on peut encore faire du grand spectacle tout en ayant un discours engagé derrière ou, au moins, une réflexion, au contraire de toutes ces licences débilitantes initiées par des cadres exécutifs plus soucieux du compte en banque de leur compagnie que du spectacle qu’ils offrent aux masses.

C’est bien ici que le rôle pédagogique du cinéma se révèle, même si l’engagement politique irrigue bien d’autres films moins exposés au plus grand nombre. Ainsi on ne s’étonnera pas de la palme d’or remise justement par le président du jury George Miller au film de Ken Loach, I, Daniel Blake, qui raconte la lutte kafkaïenne de la classe moyenne pour accéder aux services sociaux largement privatisés et largement déficients en Angleterre.

S’il faudra sûrement plus qu’un film pour ouvrir les yeux du plus grand nombre et, surtout, pour les engager dans une lutte pour leurs conditions de vie, saluons cette tempête qu’est Mad Max Fury Road d’abord comme un film d’action de très haute tenue mais aussi comme un manifeste visuel qui simplifie autant qu’il expose les enjeux de notre temps.

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