Indochine : Chronique des Deux Stades

ville noire

La nuit tombe, le ciel s’obscurcit et recouvre d’un voile de ténèbres l’ouverture du Stade de France. Plongeant dans la cuvette, une ville stylisée cache ses secrets derrière un revêtement gris. Un bourdonnement emplit l’endroit, un battement de coeur derrière, oppressant. La Fernsehturm de Berlin clignote en rouge entre deux bâtiments. Au loin, les paroles de fin du monde de Mireille Havet résonnent, implacables. Bienvenue dans la ville noire d’Indochine. Le morceau Black City Parade, qui ouvrait les concerts de la tournée, ne se fait entendre qu’au bout d’une heure de show au Stade de France. C’est que, cette fois, Indochine joue avec le jour et la nuit. La partie diurne du concert est terminée, la nocturne commence sous le riff ravageur de Boris Jardel et sous l’explosion de la pierre grise des immeubles de la scène, qui démasque une ville vertigineuse de néons multicolores. Les 60000 personnes du Stade, bien échauffés par ce qui précédait, entrent en transe sur le I’ve Got Away To See du refrain. Ce stade, cela fait un an qu’ils l’attendaient.

C’était comme il y a quatre ans. Les mêmes attentes, les mêmes chemins pour y parvenir. Ils viennent de tous horizons. Certains ont campé la semaine. C’est encore mieux qu’un évènement sportif. Le même trafic encombré aux portes du Stade. Les mêmes stands de merguez-frites qui crachent sur de vieilles enceintes grésillantes les tubes du groupe en résidence. Autour du Stade, c’est un peu comme le grand escalier de l’Opéra de Paris tel que l’a imaginé Charles Garnier. On y parade pour se montrer. Dans les allées que forment ces rangées de tentes multicolores et ces files d’attente, c’est comme un défilé de personnages hétéroclites issus d’un conte de fée. Mais un conte de fée un peu déglingué. Le noir prévaut, le rouge s’invite, le bleu et le vert parfois. D’autres osent le rose. Les coiffures sont levées, ou plaquées. Rasées quelquefois. La parade des freaks sympathiques, qui se déguisent au stade comme l’on s’endimanche à la messe.

Les stands et les groupes de tentes, semblables à un petit village avec, comme château, le Stade de France et, comme châtelains, les six d’Indochine. Les doléances du peuple ? De la musique, de la joie et de l’émotion. Et, ces doléances là, les maîtres des lieux comptent bien les satisfaire.

Il faut attendre l’heure fatidique, 18h, avant d’entrer. Parmi les premiers dans les files, c’est évidemment la cohue. La même vieille envie : être au plus près des musiciens, du chanteur. Lorsque vous êtes dans la file qui se trouve à l’extrémité du stade, il faut un souffle de sportif pour y arriver au plus vite.
Le Stade de France, c’est comme une grande bassine que l’on remplit avec un mince filet d’eau. Il en faut du temps pour que toutes les places soient prises. En attendant, l’on patiente avec les très bonnes premières parties. Toybloid, Trust, Hollysiz.

Cela fait 4 ans qu’Indochine n’est pas revenu au Stade, après sa première date triomphale, un 26 juin 2010. Le défi est double cette année, il faut renouveler le triomphe, et le renouveler deux fois. Le public, comme toujours, répond présent, et à quelques minutes de l’entrée en scène des artistes, le fond de l’air est électrique !

Stade jour

La scène qui se déploie est une vraie petite ville. De longues avancées viennent s’enfoncer dans la fosse. Le tout impressionne. Une ambiance sonore de ville vivante vient soudain nous envelopper. Le public sait. Il sait que c’est le signal. Et, en effet, quelques minutes après, le groupe apparaît à l’écran dans un film qui est une métaphore de ce qu’il représente : les membres vieillissent mais ils paraissent toujours aussi jeunes. Un superbe travail de morphing vient remplacer de personnages d’un âge canonique par leur correspondant actuel. La foule hurle à chaque apparition. Puis, c’est la liesse générale. Le groupe vient d’apparaitre… non pas sur la scène, mais dans la fosse, sortant d’un côté du stade, comme des gladiateurs. Les voilà qui fendent la foule, sous les bousculades, les tapes dans le dos, les baisers, les caresses ! Une scène incroyable. Après ce bain de foule, les voilà surélevés au milieu du Stade, acclamés comme des héros. Une entrée triomphale. Chacun rejoint sa place, empoigne sa guitare ou sa basse, et le show peut commencer sous les flammes d’un Electrastar musclé qui semble taillé pour le stade.

S’il y a forcément, de la part du groupe, un petit temps d’adaptation face à l’arène dans laquelle il se produit ce soir, il prend rapidement ses marques. Les guitaristes sont joueurs. La basse, la batterie et le clavier sont assurés. Nicola Sirkis harangue la foule. Il a l’air, a plusieurs reprises, au bord des larmes, mais jamais écrasé, toujours porté. Le public lui répond, il répond au public. Pour deux soirs, le Stade de France est une cathédrale et la scène, une nef. Et comme la nef est aussi un navire à voiles, pas étonnant que Nicola ressemble à un capitaine, voguant sous les vents toujours plus loin, emportant dans son Arche à lui toutes les émotions, toutes les personnes qui comptent. Il a réellement fier allure, dans ce grand navire qui tangue sous des ondées bienfaitrices. Sous les embruns aussi. Un soir radieux, l’autre pluvieux. Mais les deux au firmament, sous l’impulsion d’un groupe prêt à braver les éléments pour son public.

Dans ce stade, creuset de sentiments forts où se mêlent l’amour, l’hystérie, la joie et la fureur; Nicola Sirkis raccourcit les distances en se faisant, pendant 2h30, marathonien d’un soir, délivrant, non pas un message de guerre, mais son message de paix, d’amour et de tolérance, à l’intention de ces 60000 individus tous différents mais tous unis, enfin, pour une soirée.
Il est tel un boxeur sur un ring, il assène des uppercuts. Mais les coups supersoniques qu’il distribue ne sont pas là pour blesser, mais pour remuer le public qui lui rend, enthousiaste, ses coups en vagues de délires extatiques.
Bien sûr, la performance ne serait rien sans le groupe derrière, au diapason. Le duo Marc Eliard – François Soulier, la base rythmique du groupe, forment deux solides piliers sur lesquels les autres s’appuient pour maitriser le stade. Matu, incroyable pianiste rock qui enrobe aussi le tout de ses nappes de synthé, reste stoïque face à l’immensité, concentré sur les effets.
Qu’elles soient acoustiques ou électriques, entre les mains de Boris Jardel et Olivier Gérard, les guitares sont des armes de Danse Massives, et ces messieurs assurent. Oli plaquera même quelques accords de piano pour une session intimiste sur Le Grand Secret, un duo entre Nicola et le public.
Boris, quant à lui, il ressemble toujours plus à un guitar hero anglais, avec ses postures et sa classe folle. Le voilà qui se fait même parfois chef d’orchestre, comme on peut le voir sur Trois Nuits Par Semaine lorsqu’il aide son complice Nicola à reprendre le refrain après un break électro homérique qui aura vu le leader du groupe se plonger dans le stade jusque dans les tribunes du fond.
Comment douter encore ? Comment renier à Indochine le droit de se produire dans un stade ? Leur public le leur donne, ce droit, et le groupe entend bien en profiter au maximum.
Les titres s’enchainent, les gens dansent, chantent, hurlent. Le stade résonne de ces hymnes intergénérationnels.
Et puis, soudain, de l’obscurité jaillit, au milieu de l’arène, un ange diaphane, une grâce flottante. Le premier soir, c’est l’oeil grand ouvert qui suit les mouvements tournoyants de l’étoile de l’Opéra de Paris, venue calmer, apaiser le public de ses mouvements aériens. Le deuxième soir, c’est avec l’eau qu’elle joue, l’eau du ciel et de la scène, qui se soulève et l’entoure. Elle a un sourire radieux, elle brille intensément comme l’étoile qu’elle est et, entre les gouttes de pluie, ne sont-ce pas des larmes qui perlent au coin de nos yeux ?
C’est Alice Renavand qui danse sur Wuppertal. La belle coincidence, c’est qu’elle jouait Eurydice à l’Opéra, dans Orphée et Eurydice, un opéra dansé de Pina Bausch, que Nicola Sirkis admire et qui lui a inspiré ce morceau, Wuppertal, sur lequel danse Alice ces deux soirs. En lévitation, glissant sur l’eau comme si l’on était plongé dans une installation de Bill Viola, elle rayonne dans le stade entier, et la lumière, diffractée par les innombrables gouttelettes d’eau, lui confère une aura céleste.
Nicola lui-même, le premier soir, sûrement aussi ébloui que nous, en oubliera le premier couplet de ce désormais incontournable Wuppertal.


De surprises, ces shows au Stade en contenaient d’autres. De grandes poupées gonflables représentant des Traffic Girl coréennes qui explosent en pluie de confettis, à l’émouvante session piano-voix de Nicola seul chantant l’Hexagone de Renaud (le chanteur se trouvant dans les gradins) en passant par d’éblouissants effets de lumière, le show est total. Et participatif aussi, comme sur Trois Nuits Par Semaine, ou les gradins sont invités à brandir des batons fluorescents pour recréer, en version gigantesque, le logo de la tournée. Sans oublier le défoulement de la soirée : une grande photo de Christine Boutin, avec un discours homophobe en fond sonore, huée par le stade entier. Celle-ci s’est déclarée fan d’Indochine sur Twitter, dommage qu’elle n’ait pas été présente dans le stade.

Boutin
Et, puisqu’à tout spectacle il faut une apogée, quoi de plus normal que de terminer sur l’Aventurier ? Et de quelle manière. Sur un écran géant, une main abaisse un levier. Noir total. Une intro retentit. Sur l’ovale inférieur du toit du stade, à une extrémité, des étincelles s’illuminent. Elles se séparent en deux et avancent, inexorablement, de chaque côté du stade. L’intro avance avec elles. Un climax est bientôt atteint. L’autre extrémité aussi. Les étincelles se rejoignent enfin, l’intro laisse une note en suspend. Puis, à la vitesse de l’éclair, les étincelles repartent dans l’autre sens, c’est à dire vers la scène. Avec cette célérité, l’on se doute que, si elles doivent se toucher à nouveau, ce sera explosif. Et, effectivement, lorsqu’elles se rejoignent, c’est un veritable feu d’artifice qui embrase chaque immeuble, chaque tour de cette ville fantasmée. Cette fois, il faut en découdre. La foule est prise dans une ivresse quasi mystique, tout le monde debout, ça chante, ça danse, ça hurle une dernière fois. Les musiciens sont en transe. Nicola Sirkis court partout, il tient, il est infatigable. Le Stade entier vibre, il pourrait bien s’écrouler. Et, sur la fin du morceau, au moment ou Boris entame ses célèbres moulinets à la guitare qui doivent conclure le titre, Nicola, la main sur un détonateur, penché, attend. Il attend que le public se soit rassasié. Il attend que le groupe se soit rassasié. Il attend que la montée de l’effort atteigne son point de non retour. C’est comme un orgasme qu’il va avoir là, maintenant. Et lorsqu’il le sent arriver, lorsqu’il sent que, ça y est, c’est le moment, il ne se retient plus. Il lâche tout, il appuie sur le détonateur, et tout explose en jets de flammes et étincelles dans la nuit noire au dessus des toits, au dessus de nous.

liesse
Le salut final est alors comme une étreinte après l’amour. Le public et le groupe, tels deux partenaires, sont épuisés, mais veulent se tenir encore une dernière fois. Et c’est finalement sur un MERCI A VOUS immense sur les écrans géants que l’on se séparera, pour la deuxième et troisième fois ici, au Stade de France, l’arène qui représente à jamais, pour le groupe et le public, l’apogée de cette étreinte historique, le symbole même d’une communion.
Jusqu’à la prochaine fois ?

Franck Lalieux

8 réflexions à propos de “ Indochine : Chronique des Deux Stades ”

  1. Anais M a dit:

    Tout mon respect ! Cet article est un bijou ! Bravo !

  2. Jean-Luc D a dit:

    magnifique article

  3. isabelle R. a dit:

    un magnifique article qui parvient à me faire vivre ce moment magique comme si j’y étais…les larmes aux yeux de regrets de ne pas pouvoir y être allé faute de moyens (pas que la place doit chere au contraire Indo laisse la possibilite a tous ses fans de vivre au moins un concert… mais Paris c’est loin…) mais la promesse que le prochain stade j’y serais…en espérant que Indo nous passe ce cadeau de revenir encore plus exceptionnel dans une prochaine tournée… une tournée des grands stades ne serait-ce pas une excellente chose pour offrir aux fans des 4 coins du pays un show tel que celui de Paris… Stade de Marseille, Lille, Bordeaux… et surtout… futur stade des lumières à Lyon où promis je serais presente… merci encore pour cet article.

  4. Estelle M a dit:

    cet article est absolument génial et tellement fidèle aux émotions vécues pendant ce concert ! bravo !

  5. Superbe article, une vraie merveille ! Merci beaucoup !

  6. Quelle plume, cet article est parfait et reflète bien la folie de nos deux soirées.

  7. Respect, très bon résumé de deux superbes soirées qu’ils resteront gravées….<3

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