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Depuis le 31 mai a débuté à la Cinémathèque Française une rétrospective consacrée au cinéaste américain Brian De Palma, grand formaliste, auteur passionnant hanté par Hitchcock, qui entreprend son acte de filmer comme un grand exercice de voyeurisme.

La séance du jour, c’est Outrages, justement suivi d’une masterclass du réalisateur, qui se trouve en France pour présenter un livre, Les Serpents Sont-Ils Nécessaires ?, écrit à quatre mains avec Susan Lehman, son épouse.

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Le film s’inspire d’histoires vraies relatées par Daniel Lang dans un livre intitulé Casualties of War, qui est le titre original du film.

En pleine guerre du Viet-Nam, une compagnie de soldats américains menée par le sergent Tony Meserve (Sean Penn) kidnappe, viole et tue une jeune paysanne vietnamienne. Seul l’un d’entre eux, le Première Classe Sven Eriksson (Michael J. Fox), s’y oppose, se retrouvant exclu et méprisé par le reste du groupe. Il sera au final impuissant, ne pouvant empêcher le pire. Son témoignage aidera quand même à les faire condamner, malgré l’opposition de la hiérarchie qui aimerait bien étouffer le scandale.

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De prime abord, Outrages semble être un sujet n’offrant que peu d’accroches aux préoccupations esthétiques de De Palma. S’il ne s’agit pas d’un film de guerre au sens strict, on s’attend plutôt à une chronique qui nécessiterait une approche documentaire.

Mais évidemment De Palma ne s’empare pas de ce sujet au hasard, il enregistre les pulsions délétères des hommes délivrés de toutes bornes dans le contexte chaotique d’une guerre.

Les grands principes esthétiques sont présents, comme la double focale qui donne une mise au point à la fois à l’avant et à l’arrière du plan, souvent utilisée par De Palma, pour montrer ce qu’il y a à voir ou à cacher soit au personnage, soit au spectateur, comme ce plan dans lequel Eriksson, à gauche du cadre, regarde par delà la caméra et ne voit pas que, derrière lui en arrière plan, des Viêt-cong s’engouffrent dans un tunnel. L’ironie dramatique en un seul et même plan.

Le film est une montée vers l’horreur, non pas l’horreur attendue d’une guerre, mais une horreur à la marge, que l’on ne raconte pas vraiment mais qui est pourtant fréquente : la libération des pulsions des hommes lâchés en plein chaos. Cette révélation de leur nature profonde, et l’impuissance de celui qui veut la stopper.

En empathie totale avec le soldat interprété par Michael J. Fox, le spectateur assiste lui aussi effaré aux exactions commises par le groupe du sergent qu’interprète Sean Penn.

Pour parfaire la représentation du mal et continuer sur la figure du cinéaste/spectateur voyeur, De Palma réutilise une figure de style déjà éprouvée par le giallo italien, surtout par Argento : la caméra subjective du point de vue d’un assassin. Mais dans cette séquence qui est une sorte de parenthèse dans la cohérence esthétique du film, De Palma semble en faire une parodie : on commence par observer Eriksson qui se rend aux latrines du camp. On avance, avec la caméra donc, en se cachant derrière divers objets. Là, des mains gantées apparaissent. Non pas gantées de noir, comme la figure habituelle du giallo, mais de blanc, comme le personnage d’un cartoon même s’il est vrai qu’Argento utilisa des gants blancs pour la marionnette du tueur de Quatre Mouches de Velours Gris.

Mais ce qui me semble le plus parodique, c’est la manière dont ce petit jeu avec le spectateur se termine puisque, ayant déjà raté une première fois la pose de l’explosif, le tueur/caméra fait le tour des latrines pour passer par l’entrée, sans doute pour y jeter la bombe pendant qu’Eriksson y est encore. Là, le mystérieux assassin est interpellé à voix haute par l’un de ses camarades, dénonçant son identité et donc éventant le suspense – qui aurait tenu toute la durée du film dans un giallo – pour le spectateur ainsi que pour Michael J. Fox, maintenant alerté.

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La masterclass qui suit le film se concentre de fait sur Outrages et se révèle passionnante. Émouvante aussi, puisque De Palma se met à pleurer à l’évocation de la très belle musique d’Ennio Morricone, qui visiblement continue de l’émouvoir après toutes ces années.

Il raconte aussi cette anecdote célèbre qui veut que Sean Penn refusait absolument de parler à Micheal J. Fox entre les prises, l’excluant du groupe d’acteurs, restant ainsi dans son rôle.

Il y a ce plan, à la fin du film, dans lequel Meserve, après avoir été condamné, sort du tribunal de guerre en croisant Eriksson et lui murmure une phrase mystérieuse que le film n’enregistre pas. De Palma nous révèle que Sean Penn aurait en fait insulté Fox d’ « acteur de télévision ».

Penn méprisait peut-être vraiment Fox, qui sait ? Pourtant, c’est bien grâce à la star de Retour Vers Le Futur que le film a pu se faire. Situation habituelle pour De Palma qui éprouve souvent des difficultés à monter ses films. Les studios trouvaient celui-ci trop déprimant, d’autant plus qu’il enfonce l’armée américaine.

Mais par miracle il existe et il faut aussi saluer la belle copie 35mm projetée ce jour là à la Cinémathèque.

Quelques jours plus tard, toujours à la Cinémathèque, j’assiste à la projection de Snake Eyes, en salle George Franju. Le problème, dans cette salle, c’est que sur les côtés on se sent un peu en dehors du film.

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Snake Eyes; avec un Nicolas Cage en très grande forme, Gary Sinise et Carla Gugino; est un film qui, de manière encore plus poussée, met en scène le regard, l’action de voir ou de ne pas voir, de vouloir voir ou de ne pas vouloir.

Avec une virtuosité effarante, qui convoque toute la grammaire de De Palma : faux plan-séquence d’ouverture virtuose (et très long !), la double-focale, le split-screen, la caméra subjective…

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Le cinéaste fait feu de tout bois dans un film que je trouve formellement parfait, qui expérimente, en huis clos dans une arena/casino, un grand jeu sur le point de vue : il s’agit du meurtre d’une personnalité politique qui sera rejoué plusieurs fois en fonction du personnage qui raconte la scène à Nicolas Cage, qui lui-même y a assisté.

La vérité se trouve dans un oeil géant, justement, et même si l’on peut trouver la fin faiblarde, De Palma délivre une telle maitrise de son cinéma que le spectateur reste scotché.

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Un peu plus tard, retour en salle Henri Langlois, cette fois confortablement installé face à l’écran, pour Pulsions, avec Angie Dickinson, Nancy Allen et Michael Caine.

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Un film que j’aime particulièrement, avec son ouverture à fort pouvoir érotique qui se termine en cauchemar; la suite comme dans un rêve, avec ce cache-cache au musée, la musique langoureuse et onirique de Pino Donaggio, cette femme à la poursuite de son désir et son retour à la réalité lorsqu’elle découvre que l’homme avec qui elle vient de coucher lui a sûrement transmis une maladie vénérienne – préoccupations de l’époque (1980) – puis la brutale rupture de ton, l’héroïne assassinée au bout de 20 minutes comme dans le Psychose d’Hitchcock, la bascule dans le thriller tendance giallo; emmené par Nancy Allen, l’autre femme; avec tueur à lame ganté de noir et grand imper, qui joue sur le genre un peu comme Argento jouait sur les préjugés du spectateur dans Quatre Mouches de Velours Gris ou Les Frissons de l’Angoisse, sauf qu’ici bien sûr l’ensemble se complique de la thématique du dédoublement.

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Encore un grand film, peut-être pas le plus impressionnant en terme de mise en scène, mais c’est superbement exécuté.

Enfin, hasard du calendrier, au Champo est projeté un film en métaphore du métier de cinéaste selon De Palma Le Voyeur de Michael Powell.

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De Powell, j’ai surtout admiré les films tournés à deux avec Emeric Pressburger, tels que Le Narcisse NoirUne Question de Vie ou de MortColonel Blimp ou encore le fabuleux Les Chaussons Rouges.

Des films en forme de fables teintés d’un onirisme souvent rehaussé du plus extraordinaire des Technicolor.

Aussi, voir Le Voyeur après tout çac’est un peu explorer la face sombre d’un artiste. C’est un film qui explore la psyché d’un assassin, sa quête pour réussir à imprimer sur pellicule la plus pure expression de terreur sur le visage des femmes qu’il tue d’une main et filme de l’autre.

Les couleurs sont comme toujours extraordinaires, mais le film est bien plus sombre. Il fit scandale à l’époque en Angleterre. Mais au final c’est le métier de cinéaste qui est évoqué ici, son regard comme celui d’un voyeur toujours à la recherche de la plus pure vérité des émotions, son côté tyrannique aussi. Powell filme d’ailleurs un tournage de film, sur lequel l’assassin est opérateur caméra, une mise en abîme qui est aussi un passionnant jeu de miroirs.

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