ma loute1

 

 

Après son coup d’éclat à la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes en 2014 avec le merveilleux P’tit Quinquin, c’est avec une deuxième comédie que le réalisateur Bruno Dumont est sélectionné cette année en compétition officielle.

Comme dans sa précédente mini sérié, Ma Loute commence par une enquête policière qui doit mettre en lumière une vague de disparitions dans la baie de la Slack, dans le Nord de la France. Et comme dans P’tit Quinquin, cette enquête n’est en fait que le prétexte pour sonder les relations entre différentes classes de personnages et la terre – le paysage – qu’ils occupent.

On pourrait être tenté d’y voir, dans l’opposition des aristocrates débarqués de Tourcoing avec les travailleurs locaux de la mer pauvres et trainant dans la boue, une lutte des classes féroce qui se paierait la tête de ces riches consanguins, imbéciles et maladroits. Seulement ici les pauvres ne sont pas épargnés non plus, avec leur accent qui les rend incompréhensibles, leurs regards perdus et leur vice ignoble (le cannibalisme) qui pourrait être une tentative, par l’ingestion, d’accéder au statut social de ceux qu’ils dévorent.

C’est que Dumont passe une bonne partie du film à nous montrer une humanité affreuse sale et méchante, sans aucune distinction de classe.

 

ma-loute2.jpg

 

De ce postulat-là, on aurait pu se retrouver avec un film montant en escalade dans la description cruelle de l’horreur que représentent ces deux catégories de personnages. Mais le film est très vite transcendé par l’irruption d’une forme de grâce, de pureté, avec le personnage de Billie.

Comme son film, Billie échappe aux étiquettes, puisque l’on ne sait jamais s’il est une fille ou si elle est un garçon, changeant de tenue ou de coupe de cheveux à chaque plan. Ma Loute, fils de L’Éternel Brufort, chef d’une famille de pêcheurs, en tombe amoureux, lui qui pratique la chasse aux riches avec son père pour en nourrir le soir toute sa petite famille. C’est dans cette histoire là, lumineuse, que le film trouve son point d’équilibre, alors que tout le monde autour passe son temps à littéralement se vautrer au sol.

C’est d’ailleurs la grande idée visuelle du film, autant pour sa métaphore que pour son potentiel burlesque.

Les deux policiers, par exemple. Si leur silhouette (un gros et un petit) et le jeu de leurs corps les rapproche du duo Laurel et Hardy, leur costume et leur incompétence dans leur travail font penser aux Dupondt des Aventures de Tintin d’Hergé. L’inspecteur Machin passe ainsi son temps à dévaler des dunes de sable en roulant et à littéralement trébucher sur les indices. Il est pourtant celui qui sera touché par la grâce, si l’on peut dire; dans l’un des instants magiques, Fellinien (revoir 8 1/2), du film; mais, trop effrayé par l’expérience, préférera être brutalement ramené à terre.

La famille d’aristocrates se paye aussi une bonne part de gamelles. André Van Peteghem, interprété par l’excellent Fabrice Luchini, est bossu, marche difficilement. Sa femme, qu’incarne Valeria Bruni Tedeschi, chute de chaises ou de tabourets. Quant à Aude Van Peteghem, à qui Juliette Binoche donne des airs de Castafiore hystérique, elle est aussi perdue que les autres. Il y a bien ici la volonté de mettre tout le monde sur un pied d’égalité. Ou, du moins, le commentaire qui est fait nous dit de façon très visuelle que ces gens là, malgré leurs richesses et leurs tentatives de paraître cultivés, ne valent pas mieux que les pauvres qui n’ont pas besoin de chuter car ils pataugent dans la boue. La gravité se charge de remettre tout le monde en place.

 

maloute3.jpg

 

 

Il faut saluer le jeu des comédiens, des débutants comme des professionnels, car Dumont compose avec eux une palette de visages exceptionnels, filmés comme des paysages. Les stars Luchini-Binoche-Bruni Tedeschi sont tordues, sorties de leurs étiquettes trop évidentes forgées par leurs filmographies respectives et se transforment en personnages grimaçants, avec un jeu au bord de la rupture. Les débutants, eux, existent naturellement, plus sobres car souvent taiseux mais dont les visages sont comme une réponse à l’autre classe grimaçante. Entre les deux, l’inspecteur Machin, acteur amateur dans une troupe de théâtre dans le Pas-de-Calais. Et puis Billie, qu’incarne Raph, actrice androgyne qui est un joli trait d’union entre les deux mondes. C’est que son personnage incarne lui aussi le cinéma de Bruno Dumont, qui est en pleine confusion des genres : acteur ou actrice ? Fille ou garçon ? Comédie ou drame ? Enquête policière burlesque ou film d’horreur social ?

Il faut souligner la splendeur des paysages filmés sur la Côte d’Opale, les couleurs subtilement rehaussées. Et le travail sur le son. Point de déplacement de l’inspecteur machin sans sa symphonie de grincements en tout genre.

Le plus extraordinaire, dans ce cinéma-là, est que le burlesque, la comédie, se révèle en fait une composante du tragique que l’histoire laisse apparaitre. L’Homme patauge, chute. Il est bien souvent incapable de prendre de la hauteur, sur les conventions sociales, sur les étiquettes. Il ne voit pas le mal qui se tapit juste sous son nez. Et lorsque, touché par la grâce, il réussit à littéralement prendre son envol, effrayé qu’il est de cette nouvelle perspective qui pourrait bien changer à jamais son regard sur les choses, il préfère être ramené de force à terre, pour continuer d’y trainer le même regard confortable.

Il en va de même du cinéma français, traversé par des tentatives inespérées mais qui peine à les intégrer de manière pérenne dans une production bien trop souvent formatée pour les chaînes de télévision.

Heureusement, Bruno Dumont est l’un de ces cinéastes qui, régulièrement, viennent le tirer vers des hauteurs stratosphériques.

 

 

Franck L.

 

Publicités