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Par un étrange concours de circonstances, je me suis retrouvé tout seul chez moi ce 31 décembre.  Apparemment, je suis le seul à blamer pour cette situation un peu inhabituelle, je dois dire. Ma propension à me renfermer sur moi-même m’a, de fait, causé une rupture (premier plan pour le réveillon qui foire) et collé une immense flemme à me déplacer pour des soirées situées à, au minimum, une heure de chez moi (mes 2ème et 3ème plans qui foirent, donc).

Comme mine de rien chez moi la solitude, lorsqu’elle n’est pas voulue, pèse un peu, j’avais envie d’égayer ma soirée avec un film conséquent dans lequel les personnages apparaitraient bien plus déprimés que moi.

J’ai donc jeté mon dévolu sur l’un des chefs-d’oeuvre de Michael Cimino : Voyage au bout de l’enfer.

Pour passer le cap d’une nouvelle année, c’est quand même autre chose que les sempiternels « 3, 2, 1… BONNE ANNÉE !! ».

Surtout, ça vous tue l’insouciance qui prime en général en cette période. C’est sûr, on est pas sur TF1 avec Arthur qui fait le guignol.

D’ailleurs, d’insouciance, il en est quand même bien question, dans ce film.

C’est aussi, sûrement, l’un des grands films sur le Vietnam qui montre le moins le Vietnam.

Nous suivons pendant une bonne heure (ou plus, ou moins, je n’ai pas vraiment compté) un groupe d’amis, ouvriers dans l’aciérie d’un bled montagneux de Pennsylvanie. Cette joyeuse bande se retrouve au bar après le boulot, ça rigole pas mal, ça se vanne et ça boit des coups. On dirait une bande de gosses, en fait, et l’on peut supposer qu’ils se satisfont de cette petite vie tranquille.

D’ailleurs, l’un d’eux va se marier et les préparatifs vont bon train. La caméra aime à suivre, dans de longs panoramiques, des gens transporter en pleine rue une pièce montée, ou des demoiselles d’honneur chargées de paquets.

Derrière toute cette joie, on apprend que trois des cinq potes que l’on suit depuis le début sont mobilisés pour aller combattre au Vietnam.

Nous ne verrons quasiment aucun combat de troupes, en fait nous retrouvons assez vite nos héros prisonniers dans la jungle. Après quelques péripéties, c’est le personnage de Robert De Niro que nous allons suivre, de retour aux États-Unis, dans sa quête pour retrouver ses amis dont il n’a plus eu de nouvelles depuis qu’ils se sont échappés du camp de prisonniers.

Ce qui frappe, dans ce film, c’est sa volonté à esquiver systématiquement la mise en scène d’une quelconque hiérarchie. Point de général, de commandant, de sergent ou de lieutenant qui ordonne quoi que ce soit. Les personnages sont directement lâchés en plein coeur du chaos, comme livrés à eux-mêmes. Ces ellipses bien sûr sont là pour souligner le côté totalement bordélique et absurde de cette guerre. Mais, plus que ça, elles donnent l’impression que les personnages ont eux-mêmes décidé d’aller faire cette guerre, d’aller dans la jungle traquer les Vietcongs, comme des gosses qui vont jouer à la guerre.

Il y a un parallèle à faire avec la chasse au cerf qu’affectionnent les personnages et qui intervient à deux reprises dans le film (d’ailleurs, The Deer Hunter est le titre original du film).

Le chasseur de cerf donc, c’est Mike, incarné par Robert de Niro. Dans la première séquence de chasse, juste avant qu’il ne parte en guerre, il est montré comme un vrai professionnel, et tient à tuer son gibier à l’aide d’une unique balle.

La deuxième séquence de chasse se déroule après son retour du Vietnam. Là, alors qu’il a l’occasion du tir parfait, il laisse s’échapper sa proie. Il ne peut plus tuer de cerf.

C’est qu’entre temps, il a compris la vraie valeur de la vie.

Tout ça pour dire qu’il me semble – mais peut-être est-ce le fait de l’avoir revu un 31 décembre à l’heure du réveillon qui me fait dire ça – que le vrai sujet du film est la perte de l’insouciance.

Le personnage de Christopher Walken, par exemple, ne se remettra jamais, psychologiquement, de sa rencontre avec l’horreur. Rieur et enthousiaste dans la première partie du film, il s’efface complètement à lui-même dans la dernière.

Pour passer le temps, ses bourreaux vietnamiens s’amusaient à faire jouer leurs prisonniers à la roulette russe. Ils sont deux à tirer tour à tour, leurs gardes pariant sur celui qui tombera sur la balle.

Bizarrement, sa situation finale me fait penser à celle du colonel Kurtz dans Apocalypse Now. Il devient presque une figure légendaire au moment où Mike retourne à Saigon pour le chercher. On l’appelle L’Américain, on ne sait pas trop où il se cache, il y a un certain mystère autour de lui et il est très entouré.

Mais il n’est pas un gourou; il est en fait complètement camé et ne reconnait même plus son vieux pote. Son esprit s’est échappé, il a fui les horreurs et ses cauchemars.

Au bout de ces trois heures magistrales, comment n’y voir qu’un film sur le Vietnam ? Il n’y a rien de daté dans le message de ce film. Au contraire, j’ai même l’impression qu’il est plus que jamais nécessaire de le marteler, à l’heure où tout se délite peu à peu dans nos sociétés comme dans notre environnement.

Ce n’est pas pour rien, d’ailleurs, que les scénaristes ont choisi de faire vivre ces personnages dans un petit village de montagne. On a beau s’isoler ou vouloir vivre dans un pays lointain, la marche délétère du monde nous rattrape toujours.

Peut-on vraiment, sincèrement penser, avec nos bons voeux à minuit, que le changement d’un chiffre sur une année peut signifier un redémarrage complet, une ardoise vierge ?

Certes, tout cela relève de la tradition. Plus encore, j’ai même l’impression d’une superstition.

Mais, comme dans le film, au milieu de ces institutions qui nous manipulent, des tricheurs et des profiteurs en tous genres (corporations, financiers, industriels…), peut-on encore se permettre l’insouciance ?

Le film, en tout cas, apporte une réponse claire à cette question.

Mais l’éveil se fait toujours avec un drôle de goût en bouche…

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