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ALERTE, SPOILERS !

Commençons d’emblée par mettre en lumière ce grand malheur qu’est, dans l’industrie hollywoodienne, la panne créative.

Ou, pour être juste envers les nombreux scénaristes et réalisateurs américains qui rament pour voir leurs projets aboutir : le blocage créatif.

Le phénomène n’est certes pas nouveau, mais il semble s’accélérer de plus en plus et phagocyte tout sur son passage.

Le cynisme des exécutifs des studios et leur cupidité les poussent à capitaliser un maximum sur ce qui leur semble le plus juteux : nos madeleines de Proust.

Les super-héros que l’on admirait tant, enfant ? Ils en font leur mythologie grecque bien à eux, dans des packs quasiment tout prêts de 10 à 15 films.

Les classiques Disney qui nous berçaient devant le sapin de noël ? Le grand recyclage a déjà commencé et chaque année voit sortir sur les écrans un ou deux remakes de ces véritables capsules mémorielles.

Même les grandes séries cultes comme Mission : Impossible ou encore Star Trek sont remises au goût du jour !

Et, bien sûr, il y a Star Wars.

Nous pensions pourtant en avoir enfin terminé, en 2005, avec La Revanche des Siths.

Le phénomène Star Wars est intéressant à observer, puisqu’il faut bien avouer que le souvenir que l’on s’en fait et le culte qui en découle est supérieur aux films eux-mêmes. Même s’ils ont posé quelques jalons dans l’histoire du cinéma, et je ne parle pas seulement de l’utilisation intensive du marketing et des produits dérivés.

À l’évoquer, ce sont des figures quasi-divines qui reviennent en mémoire : Luke le chevalier blanc, qui aurait pu avoir la même trajectoire que son père maléfique, Darth Vader; les Jedi et les Siths… Et comment ne pas s’exalter devant les faits d’armes de Han Solo, gentil pirate de l’espace et son acolyte à poils, Chewbacca ?

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Comme beaucoup de gens de mon âge, j’ai découvert Star Wars très jeune et ces films avaient su m’émerveiller en réveillant ma soif d’aventures extraordinaires. Mais, contrairement à beaucoup, j’en suis resté là. Je ne me suis pas plongé tout entier dans l’univers, avec ses produits dérivés, et mon lien avec la trilogie de George Lucas s’est, au fil du temps, desserré. À vrai dire, les revoyant des années plus tard, j’y trouve même beaucoup de défauts (sauf sur L’Empire Contre-Attaque, mais là on est tous d’accord). Et ce n’est pas la trilogie suivante qui viendra me faire changer d’avis.

Il était important pour moi d’expliquer cela avant de se pencher sur ce nouvel épisode, histoire de faire comprendre au lecteur que je n’ai aucune révérence envers l’original de Mr Lucas, qui est un monsieur que je trouve somme toute digne d’admiration, car il est quand même l’un des derniers grands faiseurs d’univers originaux au cinéma.

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L’annonce d’un nouveau Star Wars, après le rachat de la licence très médiatisé par les studios Disney, s’inscrit donc dans cette logique hollywoodienne que je dénonçais au début de cet article. Disney ne prend plus de risques, échaudé par les échecs de John Carter et de Lone Ranger. Il faut de la licence qui ramène du cash, et il faut inonder le marché à coup de cargaisons de produits dérivés. Et comme, du cash, on n’en a jamais assez, on annonce un film Star Wars par an jusqu’à… eh bien on ne sait pas vraiment pour l’instant.

Comme pour les films Marvel, c’est trop, trop et beaucoup trop. Alors, évidemment, un nouveau Star Wars, qu’on le veuille ou non, c’est un évènement. Un évènement générationnel, et puis, pour bien faire, il faudrait aussi transmettre cette passion à la jeune génération, cible privilégiée pour écouler tous les jouets à noël.

Nous avons donc, plus ou moins, résumé tous les éléments qui font que nous pouvons, que nous devons détester ce redémarrage en fanfare de la franchise Star Wars.

Oui, mais…

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Mais que s’est-il passé, pendant ces 2h15 ?

Un miracle sur la toile.

Et le miracle s’appelle JJ Abrams.

Évacuons d’emblée le défaut évident du film, celui d’avoir suivi trop confortablement les traces du premier opus sorti, Un Nouvel Espoir.

Les scénaristes (Abrams lui-même, Lawrence Kasdan qui a écrit L’Empire Contre-Attaque et Le Retour du Jedi et Michael Arndt) ont clairement voulu faire plaisir aux fans. Le film réveille tout du long leur nostalgie, d’autant plus qu’il s’articule autour de la rencontre des figures connues, qui sont suffisamment espacées pour avoir, à plusieurs reprises, cette sensation de retrouvailles avec ses vieux potes de classe depuis longtemps perdus de vue.

De même, le retour d’une énorme « étoile noire » en guise de climax nous ramène un peu trop, à nouveau, à l’épisode 4 et 6.

Enfin, pour achever la comparaison, la trajectoire de Rey et le démarrage de l’intrigue nous rappellent fortement le début de l’épisode fondateur.

Mais finalement, une fois le générique final déroulé, on comprend l’intention. Ce film est – et ne parle que d’ – une transmission. À y réfléchir dessus, des heures après, l’on s’aperçoit qu’il s’agit de l’aspect le plus attachant du projet, ce qui fait d’ailleurs de ce film le plus émouvant, le plus organique de la saga.

Cette notion de transmission s’applique à tous les aspects du film : dans le scénario, la transmission des combats et convictions des anciens à la jeune génération. Transmission des valeurs familiales, transmission parfois ratée, comme avec ce fils en pleine crise d’ado qui s’éloignera définitivement de ses parents et de son oncle qui voulait le former pour embrasser le destin du grand-père.

Derrière la caméra : transmission de la création d’un studio à un autre. Mais, surtout, transmission d’un créateur/réalisateur à un jeune réalisateur virtuose, passionné depuis tout petit.

Enfin, dans les salles, une autre transmission, et pas des moindres. Transmission de cet univers rêvé et fantasmé des parents à leurs enfants, qui découvriront peut-être là leur premier Star Wars, qui grandiront sûrement avec les prochains, et qui se passionneront peut-être pour les premiers.

C’est à une sorte de grande mise en abyme que nous assistons alors, et c’est émouvant parce que les types qui orchestrent tout ça sont visiblement sincères dans leur démarche, et passionnés. Jamais ils ne traitent ces personnages avec cynisme ou distance, jamais non plus Abrams ne se prosterne face à eux. Ils ont vieilli, ils ont leurs défauts et, parfois, ils ont leurs propres réticences à transmettre, car ils ont leurs fêlures.

Il ne s’agit pas non plus de révérence aveugle, on y décèle souvent un humour bienvenu qui se joue des codes de la saga.

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Puisqu’il s’agit d’une relève à assurer, pour orchestrer cette transmission, les personnages principaux se doivent d’être des jeunes gens spéciaux, prêts à se lancer dans l’aventure.

Comme Luke Skywalker, Rey ne se prédestine à rien d’autre qu’une petite vie décevante sur une planète désertique. Comme lui, elle a de grandes ambitions. Et, comme lui, le destin prendra la forme d’un petit droïde cachant un grand secret.

Oui, nous sommes dans le conte de fée, la situation initiale est plantée. Mais c’est planté avec brio, Abrams, en quelques plans, nous décrit son héroïne, sans faire ni dans la surenchère ni dans le pathos.

Et, avant cela, il aura introduit un personnage qui est une vraie nouveauté dans la saga cinématographique. Ce stormtrooper, Finn, petit soldat au service d’un régime totalitaire, qui marqué d’une empreinte sanglante se distinguera de la masse zombifiée des soldats blancs et brisera sa routine de destructions pour se mettre au service d’une plus grande cause.

Ces caractérisations visuelles sont d’emblée très claires et intelligentes, et ce sera la marque de fabrique d’un Abrams, maître de son langage visuel, pendant tout le film. En cela, il dépasse son maître George Lucas. Bon, d’accord, il le dépasse finalement dans tout ce qui concerne la mise en scène.

Délaissant les folies visuelles d’un Star Trek, par exemple, Abrams sait qu’il doit éviter les maelstroms numériques pour inscrire véritablement ses personnages dans une épopée avant tout intimiste. Sa mise en scène et son découpage, d’une grande fluidité, se centrent toujours sur le point de vue de son personnage même si, à partir de là, il peut s’autoriser de plus amples mouvements. Comme ce plan-séquence plutôt discret, par exemple, dans lequel Finn s’émerveille des talents de pilote de Poe Dameron. Il est debout, les yeux tournés vers le ciel dans lequel le X-Wing passe et repasse en utilisant à la fois l’horizontalité et la verticalité du plan, tandis que la caméra tourne autour de Finn. On est bien loin du plan-séquence clinquant, sans aucun sens et assez dégueulasse d’Avengers 2.

Et ce sens du cadre et de la composition ! Et ces tableaux dantesques dans les entrailles d’énormes vaisseaux spatiaux, ou devant des planètes défigurées, frappées d’apocalypse ! Sans jamais céder à la complaisance du tout-venant hollywoodien.

C’est qu’Abrams fait confiance au spectateur, même pour les séquences plus intimistes. Les vieux personnages, par exemple, apparaissent tous sans effusion dramatique. Ainsi, Han Solo et Chewbacca arrivent dans le film en forçant la porte du Faucon Millenium, et alors Harrison Ford, le sourire lumineux, nous annonce à tous « We’re home », tout simplement. Et l’acteur partage sûrement ce sentiment avec le personnage, ainsi qu’avec l’audience.

Il faut souligner aussi la pudeur du réalisateur dans les séquences d’émotions, comme les retrouvailles de Solo avec Leïa, qui fonctionnent sur le mode mélancolique, sans forcer le trait, en retenue et même filmées de loin.

C’est un certain goût du grand film merveilleux hollywoodien des années 80 qu’il retrouve ici, comme il l’avait fait avec Super 8, en grand admirateur de Steven Spielberg qu’il est.

Il comprend d’instinct que le spectateur est lassé des blockbusters numériques sans âme. Il se permet même de discrets pieds de nez à Lucas. Là où le fou de technologie défigurait ses premiers films en rajoutant des créatures en CGI dans tous les plans, Abrams, lui, remplit certaines zones du plan avec des créatures fabriquées en « dur » : Rey file au loin sur son véhicule en ligne droite horizontale, au premier plan une sorte de vautour bien « réel » picore devant le spectateur. Finn, quant à lui, partage un abreuvoir avec un pachyderme sûrement manipulé par des marionnettistes, ou robotisé, on ne sait plus trop. Et c’est ça, la magie du cinéma. Même le petit BB-8, nouvelle coqueluche des enfants, se déplace réellement sur le plateau !

Le film, tourné en pellicule d’ailleurs, retisse ce lien organique que beaucoup de blockbusters ont perdu.

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Parachevons cette liste d’éloges en parlant du casting.

Déjà, on salue tout de suite le choix d’imposer, en tête d’affiche de cette saga habituellement très masculine dans ses premiers rôles, un personnage féminin qui tient tout le film de son charisme discret et sur qui s’imprime donc la quête initiatique principale. Comme dit précédemment, elle tient un peu le même rôle que Skywalker. Sauf qu’elle apparaît moins naïve, armée d’une plus grande volonté et d’une débrouillardise à toute épreuve. Daisy Riley n’est pas vraiment connue, mais emporte l’adhésion d’un coup d’oeil. Elle est aussi un peu le guide, avec Finn, de la nouvelle génération de spectateurs qui découvre cet univers.

John Boyega, vu dans Attack The Block, n’est troublé ni par le côté obscur ni par la lumière. Il est plutôt confronté directement à sa conscience et décide courageusement de lui obéir. Il porte aussi bien le film que sa partenaire, et incarne le courage des gens normaux face à l’extraordinaire de la guerre.

Adam Driver est plus qu’un « méchant ». Sous le masque insondable, comme Vader, se cache un homme, en fait un jeune adulte, qui a fait le mauvais choix, a suivi la mauvaise personne. L’acteur donne ce qu’il faut de trouble à la noirceur dans laquelle son personnage est plongé pour que l’on puisse se raccrocher à l’humain.

C’est, à nouveau, à une tragédie familiale que l’on assiste ici. Il lui faudra le parricide pour accomplir ce qu’il pense être sa destinée. Abrams et ses scénaristes épousent donc un schéma inverse à celui de la première trilogie, et la perte de Han Solo, déchirante, est finalement pleine de sens au regard des thèmes abordés.

L’excellent Oscar Isaac prend le flambeau du jeune aventurier un peu tête brulée et, s’il n’est pas aussi présent que Riley et Boyega, illumine le film de sa présence solaire.

Notons aussi la présence un peu inexplicable du grand Max Von Sidow dans un tout petit rôle.

Tous ces personnages ont le temps d’exister dans un long-métrage qui brille par son équilibre et sait quel temps de présence il doit imposer à chacun.

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Atteignant la fin de ce long texte que je ne pensais pas écrire un jour sur un Star Wars, il faut bien évoquer la figure désormais légendaire qui infuse de sa présence tout le film.

Luke Skywalker EST la quête, le symbole de liberté poursuivi, recherché par tous les protagonistes.

Il est, à nouveau, l’espoir. Le dernier espoir ? Il semble qu’il y ait là aussi un lien fort entre lui et Rey, qui ne sera pas développé dans ce film.

À nouveau la transmission, car si le parcours de Rey se calque sur les traces de Skywalker, c’est en revanche elle qui vient, par le sabre laser, lui transmettre la relique symbole de sa gloire passée. Pour lui rappeler que, malgré ses erreurs, il fut le leader de la libération ?

En quelques plans seulement, Abrams signe là le plus beau final de la saga, le plus épuré.

Un plan aérien, un champ-contrechamp.

Elle, lui tendant son sabre laser, le suppliant du regard.

Lui, taiseux, le visage dur et rempli de doutes, hésitant.

Abrams s’arrête là.

 

À cette saga de nouveau réveillée, il vient de transmettre son meilleur.

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