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Je suis rentré du Stade de France, samedi dernier, illuminé d’une révélation. La prestation d’Alice Renavand sur Wuppertal m’a montré ce que j’ignorais et négligeais complètement jusque là : je peux, moi qui suis totalement inculte sur ce sujet là, ressentir des émotions devant un corps qui danse. Cela ne m’était jamais arrivé. Fort de ce nouvel enrichissement imprévu, je décidai d’un coup de tête qu’il fallait que je revois cette danseuse, Alice Renavand donc, mais cette fois dans son « milieu naturel », si je puis dire, c’est à dire à l’Opéra. Dans un ballet. Le hasard veut que depuis quelques mois je m’intéresse, pour un travail d’écriture tout à fait personnel, au palais Garnier et à ce qu’on y joue entre ses murs marbrés et dorés. Et, pour ce qui est du ballet en lui-même, je m’envoie régulièrement dans les oreilles les pièces de Piotr Ilitch Tchaïkovski composées pour ce moyen particulier d’expression scénique : Casse-Noisette et Le Lac des Cygnes. Il ne me manquait plus qu’une impulsion. La très récemment nommée danseuse étoile (décembre 2013) Alice Renavand fut cette impulsion. C’est dans le ballet de Roland Petit, Notre-Dame de Paris, que je devais la revoir pour la seconde fois sur scène.

 

De Victor Hugo, j’ai lu il y a longtemps Le Dernier Jour d’un Condamné, et je suis actuellement plongé dans Les Misérables. Je n’ai pas encore lu Notre-Dame de Paris, même si je connais l’histoire dans ses grandes lignes. Fort de cette maigre connaissance du contexte, c’est donc quasiment « à l’aveugle », sans livret (donc sans filet), que je prends ma place à l’Opéra Bastille pour assister à cette représentation donnée en plein après-midi. Voici donc mes impressions, cet article n’étant pas une critique de spectacle. Le lecteur un tant soit peu éclairé s’apercevra que je n’ai le vocabulaire ni d’un connaisseur, ni même d’un amateur.

 

Ce qui est intéressant dans l’expression narrative propre au ballet, c’est que tout passe par le corps. Et la musique. Ici, nulle voix qui vient expliquer au spectateur les enjeux et le déroulement de l’action. L’on se doit d’être attentif aux mouvements, aux gestes, et bien sûr au décor. Ce qui m’impressionne d’emblée, c’est le dépouillement de la mise en scène. Point de décor chargé, seulement deux feuilles figurant Notre-Dame, un gibet, des escaliers mobiles apparaissant et disparaissant et, vers la fin, un impressionnant clocher stylisé.

 

Le dépouillement n’est pas que dans le décor, le roman aussi est allégé à l’extrême, dans le but évident de n’en garder que l’essence des personnages, l’essence de la tragédie. Se déroule alors devant nous une tragique histoire d’amour. Trois façons d’aimer un seul être, une gitane sublime et pure, naïve aussi. Esmeralda s’éprend de Phoebus qui est un homme cynique et qui aime les tavernes et maisons de passe. Frollo est tiraillé entre sa dévotion à Dieu et son désir brûlant qu’il ne peut assouvir. Enfin, Quasimodo brille d’un amour pur et innocent envers la seule femme au monde qui lui ait témoigné de la compassion.

 

Toutes ces notions, ces concepts et ces caractérisations sont donc traduits ici par la danse. Je fus réellement ébahi par Nicolas Le Riche en Quasimodo, qui réussit à incarner à la fois la démarche grotesque figurant la laideur extérieure du personnage, et la grâce représentant l’innocence, la fragilité et donc la beauté de son âme.

Frollo est aussi un personnage contrasté, ses danses intégrant des postures de prières dévotes mais qui se nuancent, en présence d’Esmeralda, d’un désir ardent, allant jusqu’à une fatale jalousie.

Phoebus, quant à lui, aurait pu être l’archétype du beau héros adulé, paradant avec ses soldats, la chevelure blonde le faisant presque passer pour un ange, jusqu’à ce qu’on le voit danser avec une bande de femmes aux poitrines gonflées devant une Esmeralda désespérément enamourée.

Et il y a bien sûr Alice Renavand, qui incarne, on l’aura compris, la belle Esmeralda qui fait battre tous ces coeurs. C’est la grâce au service d’un personnage, au service d’une histoire. Ici, un mouvement de peur mimé, un mouvement de rejet ou une course-poursuite, c’est un geste de danse, un mouvement chorégraphié. On ne peut que suivre ce personnage l’oeil émerveillé tant chaque geste se pose de façon idéale, exprimant un esthétisme, une vision d’un artiste, mais exprimant surtout l’épure d’une émotion, l’idéale gestuelle d’un sentiment. Je dis cela en parlant d’Alice Renavand, mais c’est vrai aussi pour chacun des interprètes et pour tout le corps de ballet. Mais comme c’est elle qui a imprimé si fortement ma rétine samedi dernier, c’est encore sur elle que se porte mon attention de néophyte, comme si je la considérais comme mon guide personnel dans ce monde qui m’est inconnu. C’est par elle que les intentions des personnages masculins se révèlent. Phoebus (Florian Magnenet) danse avec elle des mouvements presque érotiques et enfiévrés, Frollo (Audric Bezard), lorsqu’il réussit à s’approcher, se fait repousser, tandis que Quasimodo a avec elle des postures protectrices et tendres.

 

C’est donc cela, le ballet. Raconter une histoire par les corps. Faire surgir les intentions et les sentiments par le geste. Je ne peux en comprendre la technique, je ne peux en expliquer le fonctionnement, mais j’ai pu en savourer l’achèvement. Et je n’ai pas parlé des différents tableaux, du corps de ballet qui incarne tantôt des seigneurs, tantôt le peuple ou encore les brigands de la Cour des Miracles. Je préfère laisser cela à la suggestion du lecteur, qui aura envie, ou non, de voir la pièce. Moi, de mon côté, j’y ai trouvé ce qu’Alice m’a suggéré la semaine dernière au milieu du Stade de France : la grâce des corps, la virtuosité du geste, avec cette fois la narration qui impose son déroulement et façonne les mouvements. J’en suis ressorti comblé avec la conviction que, au ballet, j’y reviendrai.

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